Elles sont deux sœurs au service de Madame. Quand on vit dans l’intimité de quelqu’un, c’est amusant de s’imaginer à sa place ! Elles vont se livrer à ce petit jeu avec délectation, mais à force de jouer à être ce qu’on n’est pas, on peut se perdre et les dérapages peuvent être aussi inattendus que redoutables...
Une œuvre marquante
Librement inspirée d’un fait divers réel, cette pièce est devenue un « classique contemporain » et cette saison 2026/27 va célébrer à la fois les 80 ans de sa création et les 40 ans de la mort de son auteur.
C’est la pièce la plus jouée de Jean Genet, elle serait même la pièce française la plus représentée au niveau international et pourtant, à l’époque, elle a provoqué bien des remous ! Il a fallu le soutien de Jean-Paul Sartre, de Jean Cocteau et de plusieurs autres représentants du monde littéraire et théâtral pour qu’elle soit considérée autrement que comme une œuvre provocatrice, voire scandaleuse.
Un scandale ?...
...parce que la pièce plonge dans l’univers plutôt feutré du monde des nantis et de son rapport aux subalternes. Bien que la Révolution française ait officiellement aboli le principe de domination absolue des maîtres sur leurs serviteurs, il a perduré dans la société qui conserve encore des employés de maison, mais sous une forme plus sous-jacente.
Genet s’attache à démonter le mécanisme de ce rapport social qui s’exprime souvent davantage au niveau psychologique qu’au niveau coercitif. Il met alors en question la société des « bien-pensants » tout en explorant sans concession celle des subordonnés. Ce qui a été jugé dérangeant, particulièrement du fait que le sujet était traité par un repris de justice !
Le cas Jean Genet
Un cas... parce qu’il n’est pas courant qu’un être qui a fait de nombreux séjours en prison, plusieurs allers et retours dans l’armée, vagabondé à travers l’Europe, les États-Unis, en Orient (Moyen et Extrême) et qui a bourlingué dans les méandres les plus anti-conventionnels de la société, se révèle un écrivain de talent : non seulement à travers une vision originale et transgressive du monde, mais également à travers une inspiration originelle, qui ne doit rien à une quelconque éducation tout en s’apparentant à une expression quasi classique !
Un cas... c’était l’expression de François Mauriac qui, en dépit de ses réticences pour le parcours sulfureux et la personnalité déroutante de Genet, n’a pu que relever les qualités littéraires, voire poétiques de son écriture. Quant à Jean-Paul Sartre, il a écrit sur l’homme et son œuvre une longue analyse intitulée Saint Genet, comédien et martyr. Il voit en Genet un exemple de transfiguration d’un destin marqué par l’opprobre sociale, une sorte à la fois de rédemption et de résilience à travers des combats sociétaux et des idéaux militants, et une étude du dérèglement de certains comportements de l’être humain qui le rendent insondable et mystérieux.
Transmettre Les Bonnes
Depuis sa création par le célèbre Louis Jouvet, de nombreux et remarquables metteurs en scène se sont attachés à exprimer l’œuvre de cet auteur prolifique, aussi paradoxal qu’inclassable et qui, par ailleurs, a également intrigué et inspiré divers artistes du monde du cinéma, de la chanson, du rock et de la danse.
Après la production de 1995, c’est la deuxième fois que la Comédie-Française produit Les Bonnes. Elle a fait appel à une prestigieuse metteuse en scène espagnole : Carmen Portaceli, directrice du Théâtre Espagnol de Madrid puis du Théâtre National de Catalogne, membre du Conseil d’administration des Arts du Spectacle. Elle a réalisé plus de 80 mises en scène en Espagne et à l’étranger, dont plusieurs d’entre elles ont été lauréates de divers prix professionnels. À travers les œuvres qu’elle a mises en scène, elle s’est souvent attachée à mettre en lumière des figures de femmes occultées par la société mais qui contribuent à en donner une visibilité plus complète.